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PLAIDOYER POUR L'INDÉPENDANCE TIBÉTAINE
La charte Rangzen
Par Jamyang Norbu, avril 1999

sommaire : AT n°1 - 2006
auteur : Jamyang Norbu
dossier : Rangzen
autre langue : anglais
 

Des célébrations grandioses sont programmées cette année à Pékin pour commémorer les cinquante ans de la prise de pouvoir de Mao Zedong. Il semble que des mesures de sécurité extraordinaires soient prises car, de toute évidence, les dirigeants chinois ont réalisé que cette année correspondait aussi au dixième anniversaire du massacre de la place Tiananmen. A dire vrai, cette année est également le dixième anniversaire de l'imposition de la loi martiale au Tibet et le cinquantième « anniversaire », façon de parler, de l'arrivée des troupes communistes au Tibet oriental. Plus significatif encore, 1999 est l'anniversaire du soulèvement national tibétain. Il ne fait donc aucun doute que les mesures de sécurité qui seront prises à Lhassa et dans les autres régions du Tibet seront implacables.

Autrefois, une telle concordance d'événements aurait été considérée comme un présage, probablement celui de changements imminents dans la destinée de ce pays. Qu'on souscrive à ces croyances ou qu'on les congédie au nom du rationalisme, il n'est pas possible d'échapper à cette force qui gronde et grandit, et fait de 1999 une année charnière pour les Tibétains.

La lutte pour l'indépendance du Tibet s'approche à grande vitesse d'une crise profonde, une crise beaucoup trop profonde pour être simplement imputée à des politiques gouvernementales erronées ou aux machinations de « négociateurs » intéressés et souvent autoproclamés. La question même de l'identité tibétaine, pas seulement en tant que nation mais en tant que fait historique, est violemment contestée. Jiang Zemin a exigé du Dalaï-Lama qu'il abandonne non seulement l'idée de l'indépendance mais aussi le concept même d'un Tibet autrefois souverain. Ces exigences, aussi outrageuses soient-elles, semblent nous avoir impressionnés à en juger par l'affaiblissement de la lutte pour la liberté à travers le monde, en particulier s'agissant de la campagne économique contre la Chine qui, bien que timide et confuse à ses débuts, semblait prometteuse.

Tout aussi significative est la douloureuse débâcle de la politique actuelle. Avant la visite du Dalaï-Lama à Washington, en novembre 1998, et apparemment en réponse aux exigences de Jiang Zemin, un grand nombre de déclarations comportaient des « concessions majeures » en faveur de la Chine. Des allusions ont même été faites dans le magazine allemand Die Woch (par la suite démenties), selon lesquelles il était admis que le Tibet et même Taiwan faisaient parties de la Chine. Mais la Chine a finalement décidé qu'elle n'avait pas besoin de dialoguer avec le Dalaï Lama et a violemment claqué la porte d'éventuelles négociations. Aussi déprimant ait pu être cet incident, il n'était malheureusement que le dernier en date d'une longue série de capitulations futiles et honteuses.

La longue période de crise qui menace actuellement notre société est sans aucun doute non seulement décourageante et déroutante, mais aussi moralement exténuante. On peut constater cela à la lumière des conflits internes opposants religieux et politiciens au sein de la communauté en exil, ainsi que dans la fuite des plus jeunes vers les pays occidentaux en quête d'une nouvelle vie. Mais une telle période de crise peut être porteuse d'opportunités cachées. La nature a prévu des compensations pour ses pires catastrophes : les éruptions volcaniques et les inondations sont sources de destruction et de malheur, mais elles permettent en même temps la régénérescence de la terre par le dépôt d'éléments volcaniques fertiles et de limon. Les grandes crises, de par leur nature, entraînent le changement. Que le changement soit bénéfique ou non dépend en grande partie de l'habileté des personnes à s'y adapter, qui se voient offrir la possibilité, si elles en ont le courage, de l'utiliser efficacement. Le mot chinois pour « crise » (weiji) est composé de deux caractères : wei qui signifie danger, et ji qui veut dire opportunité.

La naissance de la lutte pour la liberté

Comme mentionné plus haut, l'année 1999 coïncide avec le quarantième anniversaire du soulèvement national tibétain. Le choix effectué à l'époque par le peuple tibétain (et précédemment par les habitants du Kham et de l'Amdo) n'a pas seulement permis de se prémunir contre la terreur inspirée par la Chine, mais a réellement permis de sauver le Tibet d'une extinction silencieuse et inaperçue. Je ne dis pas cela pour affirmer que le mouvement de résistance était militairement un succès, ni que la provocation des forces d'occupation chinoises par des fonctionnaires patriotes tels que Lukhangwa ou Lobsang Tashi était une ligne d'action qui pouvait être maintenue, ou bien encore que le soulèvement de Lhassa était un acte désespéré plutôt qu'une action organisée et planifiée. Cependant, d'un point du vue historique, il ne fait aucun doute que l'accumulation des effets de ces événements a permis la fuite en exil du Dalaï-Lama et de son gouvernement, ainsi que la dispersion de la diaspora dans le monde. Ceci a permis en retour de conserver l'opportunité d'une revendication de l'identité tibétaine et de l'indépendance. Il ne fait aucun doute non plus que, si le peuple tibétain n'avait pas fait ce choix spécifique, l'identité culturelle et nationale tibétaine aurait disparu, ou du moins aurait été affaiblie et menacée au point de n'être plus qu'une attraction exotique pour touristes dans une des aires de « minorités ethniques » de la Chine.

Une fois de plus, comme en 1959, le peuple tibétain est rattrapé par son histoire. A l'intérieur du Tibet, après des dizaines d'années de propagande, d'endoctrinement communiste et du plus cruel et plus inflexible système de répression au monde, l'espoir du peuple tibétain pour Rangzen refuse toujours obstinément d'être écrasé. On peut voir une expression récente de ce combat dans les manifestations et les grèves de la faim survenues dans la prison de Drapchi, qui ont abouti à l'exécution d'un nombre indéterminé de prisonniers. En exil, malgré la confusion, l'apathie et l'érosion de l'intégrité politique et morale, le sacrifice de Thupten Ngodup et le courage et la détermination de la grève de la faim organisée par le Congrès de la Jeunesse tibétaine ont démontré clairement la profondeur de l'identité nationale au sein de l'ensemble de la population tibétaine.

La réalité du Tibet aujourd'hui

Tout cela arrive au moment où la répression chinoise au Tibet en est à son stade le plus sévère, depuis qu'a commencé la soi-disant « libération », et laisse même entrevoir les signes d'une aggravation future.

En Chine même, contrairement à toutes les spéculations et les espoirs non fondés d'une ouverture vers la démocratie (et donc pouvant entraîner un dialogue avec le Dalaï-Lama), il y eut à la fin de 1998 de très nombreuses arrestations de militants démocrates et la déclaration très dure de Jiang Zemin, le 18 décembre, à l'attention de toute la nation chinoise. Il y affirmait que la Chine ne marcherait jamais dans le chemin de la démocratie. Pour bien faire rentrer ce message, Jiang l'a répété deux jours plus tard, ajoutant que la Chine écraserait tout défi au monopole du Parti communiste sur le pouvoir. Immédiatement après, la Chine a attaqué les industries du divertissement et de l'édition, infligeant de lourdes amendes à celles déclarées coupables « d'inciter à renverser le pouvoir ». Ces mesures réglementaires concernaient les domaines de l'écriture, de la musique, du cinéma, de la télévision, de l'enregistrement vidéo et de tout matériel de diffusion « mettant en danger l'ordre social ». Ce retour à une ligne dure s'est mis en place presque immédiatement après que la Chine eut signé le traité des droits politiques et civils en octobre 1998.

La répression au Tibet a toujours été plus brutale et plus impitoyable que celle pratiquée en Chine. Elle comporte aussi des caractéristiques racistes et génocidaires, imparfaitement retranscrites par le terme de « violation abusive des droits de l'homme » généralement utilisé par le gouvernement tibétain et ceux qui le soutiennent. Il n'existe probablement aucun endroit au monde aujourd'hui (sauf en Corée du Nord) contrôlé par une police d'Etat de type stalinien comme au Tibet, ce qui est tout particulièrement visible à Lhassa. Cela n'est vu que superficiellement par les touristes occidentaux, les « experts » en visite au Tibet et même les visiteurs tibétains naïfs, trop ignorants des qualités de caméléon du système totalitaire chinois, et impressionnés malgré eux par l'opulence de la toute nouvelle société capitaliste chinoise et parfois même tentés par ses opportunités.

Mais derrière la façade des boîtes disco, des karaokés et des hôtels quatre étoiles, l'effroyable politique du gouvernement chinois, intitulée « répression sans pitié » et « frapper fort », dépourvue de toute ambiguïté, en est déjà au stade du renforcement rigoureux et implacable. Les camps de travaux forcés (laogaïdui), la police, le Bureau de sécurité publique (gonganju), la police armée du Peuple, l'armée, le système de contrôle « danwei » (un raffinement communiste du traditionnel « baojia », système de « surveillance mutuelle ») appliqué aux unités de travail, aux équipes de rééducation, aux comités de voisinage, au département de sécurité du voisinage et aux informateurs, tous fonctionnent librement et ouvertement. Cela sans entrave de quoi que ce soit qui ressemblerait à une cour indépendante de justice, une presse libre, des organisations de surveillance indépendantes, des voix morales ou religieuses, la présence du moindre représentant du monde des médias ou d'étudiants universitaires tapageurs. Même dans les pires formes de gouvernement d'Asie du Sud-Est, d'Amérique du Sud ou d'Afrique, on arrive toujours à trouver habituellement quelques institutions freinant, irritant ou même empêchant ce genre de tyrannie absolue que les dirigeants chinois exercent impunément au Tibet.

Posséder une photo du Dalaï-Lama est devenu une offense criminelle passible d'une lourde peine. Dans tous les monastères du Tibet, les moines sont désormais obligés de subir une rééducation politique. Le contrôle des monastères par le parti est rigoureusement renforcé et le nombre des nouvelles recrues est méthodiquement régulé. Des rapports ont même mentionné dans le quotidien officiel du Tibet, le Tibet Daily, que des monastères dans le Tibet oriental étaient en cours de fermeture et que de nombreux autres avaient été entièrement détruits lors de campagnes rappelant effroyablement la Révolution culturelle. A l'intérieur de la région autonome du Tibet, des rapports avérés font état de la destruction et de la fermeture d'institutions aussi importantes que le Jonang Kumbum, vieux de 700 ans, et le couvent de Rakhor datant du XIIe siècle, parmi d'autres.

Les autorités chinoises semblent avoir réalisé que la force de la culture et de l'identité nationale tibétaines est telle que le peuple tibétain est incapable d'accepter la domination chinoise. Chen Kuiyan, le secrétaire du parti au Tibet, a très clairement déclaré que l'ennemi qui empêchait l'intégration complète du Tibet au sein de la Chine résidait dans l'identité culturelle tibétaine. C'est pour cette raison que la religion, la culture et la littérature, autorisées sous une forme limitée ces quinze à vingt dernières années, sont une fois de plus étouffées. L'utilisation de la langue tibétaine est activement découragée et même menacée d'extinction par la politique officielle chinoise. En plus de la répression, l'accroissement de l'immigration chinoise est aussi efficace pour miner l'identité tibétaine. Cette politique entraîne un chômage massif et une paupérisation rapide de la population, qui se conjuguent avec des fléaux sociaux tels que l'alcoolisme, la criminalité et la dépravation sexuelle.

L'héritage de Rangzen

Peu de peuples au monde sont aussi distinctement définis par la terre où ils vivent que les Tibétains. L'identité nationale tibétaine n'a pas juste été produite par l'histoire ou la religion, mais est aussi profondément ancrée dans la terre tibétaine. Les Tibétains sont un peuple qui vit et qui a toujours vécu sur le grand plateau du Tibet, au-dessus et à l'écart du reste du monde. Le passage allant des aires inhabitées du Tibet aux plaines environnantes du Népal, de l'Inde et de la Chine, n'est pas seulement incontournable et stratégique, mais constitue aussi clairement une transition vers un monde unique. Peu d'autres peuples sont si spécifiquement définis par la géographie ou le climat, exception faite peut-être des Esquimaux, des Bédouins et des insulaires polynésiens. Mais très tôt dans leur histoire, les Tibétains ont fait en sorte de transcender cette simple affinité avec l'environnement en créant une identité nationale puissante, à travers l'unification des différents royaumes et des tribus dispersées sur le plateau. Le sentiment d'émerveillement et de fierté que ces premiers habitants d'un Tibet unifié éprouvaient pour leur nouvelle nation est évident dans cet extrait d'une ancienne chanson sur le premier empereur du Tibet. « Le centre des cieux, le coeur de la terre, ce coeur du monde, protégé et entouré par la neige, le promontoire de toutes les rivières, où les montagnes sont si hautes et la terre si pure, ô ce pays si bon, où les hommes naissent tels des sages et des héros, dans ce pays de si prestes chevaux, le choisissant pour toutes ces qualités il vint ici ».

Bien que cette période impériale de l'histoire tibétaine ait fini aux alentours du Xe siècle, l'héritage d'un sentiment national est resté permanent. Par la suite, des monarques tels que Phagdru Jangchub Gyaltsen (1302-1364) et le Grand cinquième Dalaï-Lama (1617-1682), ont consciemment tiré leur inspiration de l'ère impériale dans leurs efforts pour créer un Tibet libre et uni. Plus récemment, le Grand treizième Dalaï-Lama (1876-1933) a lutté sans relâche pour regagner puis défendre l'indépendance tibétaine. Ce n'était rien moins que l'expression de cet héritage d'une liberté nationale que les Tibétains ont maintenue tout au long de leur histoire.

Il est absolument essentiel que nous, Tibétains, comprenions combien la revendication de l'existence de notre nation est ancienne et légitime. Beaucoup de nations dans ce monde sont dans un sens largement le produit de leur histoire. Les Etats-Unis, le Canada et l'Australie ne tirent pas leurs vraies origines nationales de la terre, comme c'est le cas pour le Tibet. D'autres pays comme le Koweït, la Jordanie, Singapour et quelques Etats africains, sont les produits de la politique coloniale occidentale ou les restes de cette domination. Plus récemment, des Etats comme le Turkménistan, l'Ouzbékistan, le Kazakhstan, etc, qui n'avaient jamais existé en tant que nations dans l'histoire, ont surgi de l'effondrement de l'ancienne Union soviétique et ont été créés de toutes pièces. Ces exemples n'ont pas pour but de démontrer que le Tibet a plus le droit que ces pays d'exister en tant que nation - après tout, c'est le droit naturel et fondamental de tous les peuples de déterminer leur mode de vie - mais de souligner le fait que le statut du Tibet en tant que nation est au moins aussi légitime que n'importe quel autre pays au monde. Le fait que nous n'ayons pas adhéré à la Société des Nations ou aux Nations unies, ou que de grandes puissances ne reconnaissent pas le Tibet comme nation parce qu'ils ne veulent pas compromettre leurs liens commerciaux avec la Chine, ne diminue en rien cette légitimité.

Le fait que le Tibet ait été pendant certaines périodes de son histoire conquis par des puissances étrangères, ou que des dirigeants tibétains aient utilisé des appuis militaires étrangers pour accéder au contrôle politique du pays, ne change rien à notre statut légitime de nation libre. Même dans les périodes où le pouvoir politique et militaire du Tibet déclina considérablement, aux XVIIIe et XIXe siècles, et que la domination mandchoue était partiellement exercée sur notre pays, le caractère unique de la civilisation tibétaine et son identité nationale étaient reconnues par tous les peuples d'Asie, y compris par les Mandchous eux-mêmes qui prirent soin de ne désigner que des Mandchous et des Mongols de haute naissance comme représentants du pouvoir au Tibet, mais jamais de Chinois. En fait, les relations des Mandchous avec le Tibet étaient gérées par le Li Fan Yuan (un des deux « ministères » du « Bureau des Affaires étrangères » mandchou), qui gérait également les relations entre la cour mandchoue et les princes mongols, le Tibet, le Turkestan oriental (Xinjiang) et la Russie. Le Tibet, mais surtout sa capitale Lhassa, étaient considérés par les Bouriates et les Kalmoucks en Russie, et des millions de Mongols, comme le centre de leur culture et de leur foi. L'explorateur russe Prejevalsky, en 1878, envoya une note à la Société géographique et au ministère de la guerre, où il traçait le portrait de Lhassa qu'il tenait pour « la Rome de l'Asie, avec un pouvoir spirituel s'étendant de Ceylan jusqu'au Japon, sur 250 millions de personnes : la cible la plus importante de la diplomatie russe ».

Il n'y a probablement aucun pays au monde qui n'ait été à un moment donné sous la domination d'un autre. Peu, si ce n'est aucun des Etats membres de l'ONU ne pourraient prétendre au statut d'Etat indépendant s'ils devaient apporter la preuve que leur histoire a été une séquence linéaire et ininterrompue caractérisée par une pleine indépendance. Ainsi le délégué irlandais, lors du débat des Nations unies de 1960 consacré au Tibet, a-t-il pu rappeler que la plupart des pays de l'Assemblée générale ne seraient pas agréés ce jour s'ils avaient à prouver qu'ils n'ont jamais été dominés dans le passé par un autre pays.

La Grande-Bretagne a été durant quatre cents ans environ partie intégrante de l'empire romain. La Russie a été dirigée par les Mongols pendant deux bons siècles et, bien entendu, les Etats-Unis étaient au départ une colonie britannique. La Chine elle-même a été dominée par les Mongols et les Mandchous, et a essuyé à plusieurs reprises des défaites lors de guerres contre les Tibétains, lesquels se sont même emparés de la capitale chinoise de Chang An en 763, qu'ils ont brièvement occupée. Bien que les Chinois feignent aujourd'hui d'admettre, pour des raisons qui ne sont visiblement pas désintéressées, que leurs conquérants mongols et mandchous avaient fondé des dynasties chinoises selon leurs propres critères, cela ne saurait masquer la haine xénophobe que les Chinois éprouvaient (et éprouvent même encore) pour leurs maîtres étrangers. Après la chute de la dynastie Qing, des massacres à grande échelle de Mandchous eurent lieu dans des villes comme Xi'an. Et pour mémoire, une grande partie de la Chine fut sous occupation japonaise un peu plus tôt dans ce XXe siècle.

Rangzen est un héritage qui nous a été transmis par d'innombrables générations de Tibétains. Mais il est encore plus significatif de rappeler que Rangzen est le droit inaliénable et de naissance de chaque génération de Tibétains à venir. Personne n'a aujourd'hui le droit de prendre une décision qui leur refuserait dans le futur cet héritage de vie et de liberté.

Pourquoi Rangzen est absolument nécessaire

Il peut être discuté du fait que des pays intégrés par la force à des nations étrangères ou à des empires ont non seulement survécu, mais qu'ils ont même parfois pu bénéficier des apports du colonisateur. L'exemple le plus frappant est sans doute celui de Hong Kong durant la domination britannique. Toutefois, même les plus ardents partisans de la Chine concèderont que la domination chinoise au Tibet n'a montré aucune réussite visible comparable à celle, humaine et libérale, de la Grande-Bretagne à Hong Kong.

Pourtant, même d'une manière relativement bénigne, la domination étrangère se fait de toute évidence au détriment de la culture et de l'esprit des populations locales. L'Australie et le Canada sont des pays développés avec une économie riche et des institutions démocratiques pour protéger les droits de leur peuple, y compris (du moins aujourd'hui) les populations indigènes. Mais ces dernières demeurent le plus souvent démoralisées, frappées par la pauvreté et la maladie, victimes de l'alcoolisme et du désespoir, une situation étrangement similaire à ce qui est en train de se produire au Tibet.

Il semble que la seule manière de survivre sous domination étrangère en gardant sa dignité soit de résister à l'oppression et de maintenir l'espoir d'une possible liberté. Même le respect du conquérant semble pouvoir être obtenu, à la seule condition de résister à sa tyrannie.

Des millions d'indigènes amérindiens qui ont souffert de l'injustice des blancs ou en sont morts, seuls les noms de grands chefs qui ont résisté comme Geronimo, Crazy Horse ou Sitting Bull sont demeurés vivaces dans la mémoire américaine. Ceux qui ont essayé de vivre pacifiquement avec les blancs et se sont rendus à Washington pour se soumettre au « grand frère » ont été oubliés. George Orwell, dans l'un de ses articles, a réfléchi au fait que, bien que les anciennes civilisations de Mésopotamie, d'Egypte, de Grèce et de Rome se sont reposées sur l'esclavage, de même que les société modernes dépendent de l'électricité et du pétrole, nous ne nous rappelons pas du nom d'un seul esclave, à l'exception peut-être de Spartacus. Et nous nous rappelons de lui « parce qu'il n'a pas obéi à l'injonction de ne pas résister au mal, mais s'est soulevé dans une révolte violente ».

L'espoir d'un quelconque statut d'autonomie au sein de la Chine n'est pas réaliste, car il suppose que le système chinois soit suffisamment flexible et tolérant pour intégrer des systèmes sociaux et politiques différents. Il est possible d'envisager des zones autonomes au sein de pays comme l'Inde, en raison d'un véritable fonctionnement multiculturel et multiethnique, ainsi que d'institutions démocratiques basées sur la constitution, la liberté de la presse, les élections libres et une justice indépendante permettant d'empêcher le gouvernement ou un groupe dominant de supprimer les droits d'un autre groupe. Mais il s'agit là de quelque chose que le pouvoir chinois, par sa nature même, ne peut pas intégrer. Les dirigeants chinois sont autant victimes que leur population d'une longe tradition politique et culturelle d'oppression. Ce qu'un sinologue australien, W.J.F. Jenner, a nommé « la tyrannie de l'histoire », et qui a paralysé la réalisation de changements positifs fondamentaux au sein de la société et de la politique chinoises. Jenner évoque même « l'hypothèse lugubre d'une Chine enfermée dans une prison où les chances d'évasion sont minces, une prison en place depuis des milliers d'années, une prison qui serait celle de son histoire, relevant à la fois de la création littéraire et des conséquences accumulées d'un long passé ».

Simon Leys, « le plus fin, le plus élégant, le plus corrosif, et tout simplement le meilleur des admirateurs et observateurs contemporains de la Chine », comme Susan Sontag qualifie si parfaitement ce grand universitaire, a dans ses nombreux essais appréhendé de manière précise « la capacité de la bête à changer ses taches et ses rayures ». Pour Leys, le parti communiste « devenu cynique et complètement discrédité, se transforme en une maffia composée d'opportunistes incompétents dans tous les domaines qui ne sont pas directement liés à leur avancement personnel ». Tandis que la Chine apparaît « de plus en plus comme une planète morte, celle-ci reste en orbite stationnaire, mais son atmosphère politique ne permet l'apparition d'aucun signe de vie ».

Le principe « un pays deux systèmes » accordé à Hong Kong est une exception, d'abord parce que cela est avantageux pour Pékin. En fait, si la Chine n'avait pas fait cette concession, cela aurait probablement entaché la confiance dans l'économie de Hong Kong et provoqué un désastre économique préjudiciable à la Chine. En outre, la population de Hong Kong est chinoise et constitue une société avant tout économique, dont les habitants semblent pourvoir s'accommoder de n'importe quel régime qu'il soit étranger ou despotique, aussi longtemps qu'ils sont autorisés à faire du commerce. La garantie d'« un pays deux systèmes » est dans ce cas précis sans aucun risque, car la population de Hong Kong, à l'exception de Martin Lee et quelques autres, ne semble pas enclin au moindre véritable effort de lutte pour la liberté. Malgré cela, la Chine a ouvertement commencé à grignoter l'état de droit que la liberté de l'ancienne colonie britannique était censée garantir.

A l'inverse des citoyens de Hong Kong, les Tibétains ressentent viscéralement - et savent - qu'ils sont différents en tout point des Chinois : d'un point de vue culturel, ethnique, linguistique et s'agissant même de leur tempérament. Que le niveau de vie s'améliore ou non au Tibet ne changera rien au sentiment des Tibétains. Il faut se rappeler que les émeutes de Lhassa, dans les années 1980, se sont produites à une période où la situation économique s'était améliorée comparativement aux années précédentes. L'attitude tibétaine dans ce contexte est fidèlement exprimée par l'extrait d'un document dissident qui circulait à l'époque au Tibet. « Si, au sein de la Chine, le Tibet était reconstruit, l'existence des Tibétains améliorée, et leur vie si sublimée dans le bonheur que cela embarrasserait les divinités des Trente-trois Royaumes, si véritablement tout cela nous était offert, alors nous, les Tibétains, nous n'en voudrions pas. Nous n'en voudrions absolument pas ».

Plus encore, contrairement à Hong Kong, le Tibet est dangereux pour la Chine car même la moindre concession d'autonomie encouragerait les Tibétains, pas seulement à réclamer l'indépendance, mais à se soulever énergiquement dans ce but. En fait, l'une des raisons des manifestations de Lhassa en 1987 fut le relâchement de la politique répressive. Et même si, dans le futur le plus improbable, la Chine accordait un quelconque statut d'autonomie au Tibet, elle serait contrainte de maintenir pleinement son dispositif répressif, comme elle le fait maintenant, pour briser l'inévitable renaissance du désir et de la lutte pour l'indépendance. Ce qui annulerait l'idée même d'autonomie.

Rangzen doit être réalisé

La principale raison, mais souvent non exprimée, pour laquelle la plupart des gens pensent que Rangzen n'est pas possible est leur acceptation inconsciente de la permanence du pouvoir et de la puissance de la Chine. Il est inutile de dire que ceci n'est pas une attitude très bouddhiste. En effet, une des premières observations du Bouddha est l'impermanence de tout phénomène. Mais, vraisemblablement, le défaut de perspective historique est la raison la plus immédiate de ce sentiment. Notre indépendance fut reconquise en 1912 après la chute de la dynastie mandchoue. Aussi, dans la mémoire collective, la Chine était-elle l'objet de pitié et de dérision tant elle fut souvent victime de l'exploitation de puissances coloniales, y compris de seconde zone. Ce n'est pas pour dire que de telles choses se reproduiront encore et de la même manière, mais les Chinois eux-mêmes n'ont traditionnellement jamais considéré le cours de leur histoire comme étant progressif ou linéaire. Au contraire, les toutes première lignes du premier et très populaire roman chinois La romance des trois royaumes (San Guo Yan Yi), qui tiennent lieu aujourd'hui d'authentique dicton, résument le thème du roman et traduisent de façon pertinente une assertion durable concernant l'histoire chinoise. « Les empires et les dynasties bien établis tendent à se dissoudre et une fois disloqués tendent à nouveau vers l'unité ».

Les médias occidentaux qui dépeignent la Chine comme une nation moderne et dynamique avec une économie en plein essor contribuent certainement à intérioriser et conforter une impression d'invincibilité. Les Tibétains qui puisent leurs informations à travers le Times ou Newsweek ne devraient pas se sentir trop découragés. L'Allemagne nazie avait eu droit au même genre de traitement par la presse jusqu'à ce qu'éclate la Seconde guerre mondiale. Feuilleter les archives du Times - où les apologies écoeurantes de Hitler et du nazisme s'enchaînent, ainsi que les attaques uniformément hostiles à Churchill - devrait permettre de guérir la foi déplacée dans l'infaillibilité et l'équité de la presse occidentale.

Dans le cas de la Chine, des violations de droits de l'homme sont occasionnellement rapportées, mais elles sont en même temps minimisées comme étant des problèmes à court terme assurément appelés à disparaître avec la « démocratisation » de la Chine, conséquence inévitable de l'adoption par ce pays de l'économie de marché. Le capitalisme peut être considéré comme une bonne ou une mauvaise chose selon le point de vue de chacun. Mais dire que son adoption conduit nécessairement à la démocratisation est parfaitement faux. On avance généralement les cas de Taiwan et de la Corée du Sud à l'appui de cette théorie. Mais on se garde bien de mentionner le cas de Singapour où se perpétue et même s'accroît une très sinistre espèce de capitalisme autoritaire. Le prisonnier politique le plus longtemps incarcéré au monde, Chia Tye Poh, est resté derrière les barreaux durant trente-deux ans sans justification valable ni procès, au seul motif d'avoir exprimé son opposition au point de vue officiel gouvernemental. Il faut également se rappeler que l'Allemagne nazie était un pays capitaliste pourvoyeur d'esclaves modernes dans ses usines Krupp, Thyssen, Volkswagen et Siemens, sans oublier les usines suédoises voisines qui fabriquaient et livraient le zyklon B qui servait à gazer les juifs, les slaves, les tsiganes et autres ennemis du IIIe Reich.

La réalité est que la Chine est un pays en phase terminale de déclin ou bien, selon les observateurs les plus indulgents, une nation en profonde crise. Ce n'est pas le lieu ici pour développer la question en détail, mais le monde se rendra rapidement compte que le tintamarre produit autour du miracle économique chinois cache mal un réel et profond malaise. D'ailleurs, universitaires et experts commencent à le dire et ne se privent pas d'en faire des commentaires. Certains vont même jusqu'à avancer que les tentatives de la Chine pour éviter le sort de l'Union soviétique, par le biais d'une sévère politique antidémocratique, pourraient au mieux retarder les inévitables conséquences de cinquante années désastreuses de politique communiste. Il y a aussi de fortes possibilités pour que ce sursis conduise en fait la Chine à une situation encore plus ingérable et plus chaotique que celle que connaît l'actuelle Russie.

He Qinglian, une économiste chinoise, a publié l'an dernier un réquisitoire pertinent et sans appel de la politique de libéralisation de Deng Xiaoping. Son livre Zhongguo De Xianjing (le piège chinois) s'est vendu de façon extraordinaire en Chine, bien que ses éditeurs à Shanghai aient eu à répondre de l'accusation de sédition. L'auteur avance que le système politique et économique chinois sera amené à s'autodétruire. « La corruption systématique, qui conduit l'intérêt privé à ruiner la société et la morale publique, tuera inévitablement la réforme avant qu'elle n'atteigne sa maturité ».

Le degré de corruption parmi les officiels rapporté par He Qinglian est proprement stupéfiant. Durant les années 1990, ce sont 500 milliards de yuans qui ont été détournés des fonds d'Etat destinés à l'achat de grains, à l'éducation et aux réparations des catastrophes. En fait, ces fonds ont été placés dans la spéculation immobilière privée et autres entreprises. Une autre façon dont les détenteurs du pouvoir et leurs acolytes pillent le bien public consiste en des prêts bancaires aux entreprises d'Etat ou privées aux mains d'officiels ou de proches, et qui ne sont le plus souvent jamais remboursés. Les banques chinoises ne déclarent qu'une partie de leurs mauvais résultats. La version officielle est que 20% des prêts sont « non performants », mais le chiffre réel doit plutôt être estimé entre 40 et 60%. Par comparaison, les banques internationales considèrent comme mauvais un rendement inférieur à 3%. Au printemps 1998, les banques d'Etat de Guangdong ont annoncé des pertes s'élevant à 200 milliards de yuans, mais les inspecteurs envoyés par Pékin ont considéré que ce chiffre devait être multiplié par quatre. Selon les critères internationaux, les banques chinoises sont donc en faillite et même très largement.

Le déclin alarmant de l'agriculture, l'accroissement de la pénurie d'eau et l'explosion démographique ont conduit à l'achat de céréales à grande échelle auprès de pays étrangers, y compris l'Inde. De petite taille, mais très industrialisés, des pays comme le Japon, Taiwan et la Corée du Sud importent la majeure partie de leurs céréales, tandis que la Chine, de par sa taille, est obligée de faire des commandes d'approvisionnement en quantité telle que les experts prédisent une crise alimentaire générale. Les terres agricoles sont achetées en bloc par des spéculateurs pour servir des schémas de développement extravagants. Les paysans, découragés par l'inflation et le contrôle des prix des céréales par l'Etat, migrent par millions en toute illégalité vers les villes, ajoutant aux déjà très nombreux problèmes la criminalité galopante, l'agitation sociale et un accroissement du chômage. Ce dernier problème est d'ailleurs dû à la fermeture des usines d'Etat en faillite et au licenciement de plusieurs millions d'ouvriers et de cadres. Le début de cette année a d'ailleurs vu d'innombrables manifestations et révoltes de paysans et de chômeurs chinois à travers tout le pays.

Ecologiquement, le pays a été sinistré bien avant les désastres environnementaux du Grand bond en avant de Mao, et même avant l'avènement de l'industrialisation. Depuis longtemps déjà, chaque morceau de terrain qui pouvait être cultivé était aménagé pour la culture et les plantations. Les forêts et les zones humides avaient déjà disparu en Chine proprement dite à l'époque impériale. En 1889, un éclair frappa le Temple du Ciel à Pékin et le détruisit de fond en comble. Pièce par pièce, les Chinois le reconstruisirent, mais il s'avéra que les forêts chinoises s'étaient tellement appauvries que les quatre piliers centraux durent être importés de l'Etat américain de l'Oregon. L'incapacité des dirigeants chinois actuels à prévenir ou du moins à limiter les destructions écologiques, ainsi que leur obsession mégalomaniaque à achever des chantiers comme celui des Trois Gorges, aboutissent à ce que la Chine aura dans un futur proche à souffrir de « catastrophes naturelles » causées par l'homme, à l'exemple des crues record du Yang Tse l'an dernier.

Les provinces côtières, plus riches, commencent à prendre leurs distances avec le reste du pays. L'Armée populaire de Libération (APL) est devenue un empire à part entière, avec sa structure juridique, ses propres industries, ses affaires, ses hôtels cinq étoiles, en dépit des tentatives du gouvernement d'y mettre un frein. Un scénario possible pour l'avenir pourrait être un retour au temps des « seigneurs de la guerre », comme dans les années 1920-1930, avec des provinces quasiment en situation d'indépendance et de puissants groupes agissant à leur guise, concédant une reconnaissance formelle minimale à un pouvoir central à Pékin, faible et corrompu, dans l'esprit de la solidarité chinoise.

Sans aller jusqu'à faire des prévisions aussi précises, il n'est pas difficile de voir qu'une transition progressive et pacifique de la Chine vers la démocratie paraît quasiment impossible. L'inquiétude sociale en Chine ne dispose pas de moyens légitimes d'expression, si ce n'est par la violence et la révolte. L'Académie des sciences sociales à Pékin a publié un rapport dont les chiffres, pourtant minimisés, restent étonnants : 2500 explosions de bombe ont été recensées durant les neuf premiers mois de l'année 1998. Cette année, pour le seul mois de janvier, on dénombrait déjà 12 explosions de ce type, faisant 33 morts et une centaine de blessés.

Les dirigeants chinois eux-mêmes sont inquiets de la situation. Ce qui explique dernièrement un sévère acharnement sur un groupe démocrate inconnu et sans représentativité. Cela peut aussi probablement expliquer pourquoi un reportage sans autorisation officielle sur un tremblement de terre a été taxé de criminel. Traditionnellement, les Chinois ont toujours considéré les phénomènes naturels de grande ampleur, comme l'irruption de comètes ou les tremblements de terre, comme autant de signes annonciateurs de la fin d'une dynastie.

La probabilité que surviennent le chaos et l'anarchie est bien réelle aujourd'hui. Dans une telle éventualité, tout espoir d'accéder à l'indépendance serait bel et bien fondé. Bien sûr, nous aurions le devoir de profiter de tels moments en faisant preuve de force et de détermination. La Chine, lorsqu'elle ne souffre ni de faiblesse ni de désordre, n'est pas et ne sera jamais disposée à restituer pacifiquement ou volontairement le Tibet. En même temps, nous devons accentuer la mise en oeuvre de Rangzen et ne pas simplement nous contenter d'attendre l'autodestruction de la Chine. Les Tibétains devraient contribuer à ce processus de déstabilisation à l'intérieur du pays en organisant sur le plan international des actions à   portée économique contre les intérêts chinois.

Nous devons toujours garder à l'esprit que, même dans les meilleurs moments, les ressources de la Chine sont restreintes. Des officiels, à l'échelon des districts, n'ont pas été payés depuis plusieurs mois. Ce qui est courant de nos jours. Dans le comté de Chabcha, en Amdo, des officiels locaux n'ont pas été payés depuis si longtemps que deux fonctionnaires chinois se sont suicidés en se jetant dans la rivière. Mais dans la Région autonome du Tibet et particulièrement à Lhassa, les autorités de Pékin s'obligent, pour maintenir la pression sur les « séparatistes », à payer scrupuleusement et régulièrement tous leurs officiels, leur vaste armée, leur personnel de sécurité et même leurs informateurs. La Chine dépense d'ailleurs probablement beaucoup plus pour combattre l'insurrection active et croissante au Turkestan oriental.

Même dans l'éventualité où la Chine ne volerait pas en éclats, mais serait simplement affaiblie par ses difficultés actuelles, l'opportunité existe encore pour les Tibétains de créer ou de contribuer à une situation où les ressources chinoises seraient dangereusement insuffisantes, et où le gouvernement de Pékin devrait reconsidérer le bien fondé de s'accrocher à ses colonies périphériques au risque de mettre en péril la stabilité et l'intégrité de son propre territoire.

Selon une étude établie par le gouvernement vice-royal du Sichuan, à l'époque des frères Zhao - Zhao Erfeng et Zhao Erxun-, la province s'étendit de son propre chef en imposant la législation chinoise au Tibet oriental. Or, cette invasion du Tibet en 1909 fut, parmi d'autres facteurs tels que l'augmentation de l'impôt, l'une des causes de la rébellion de septembre 1911 au Sichuan. Cette même rébellion locale causa le soulèvement de Wuchang qui contribua à la chute de l'Empire mandchou et à l'avènement de la République. Bien sûr, la chute de la dynastie avait d'autres causes plus fondamentales, mais il demeure que la révolution du Sichuan, partiellement causée par l'invasion d'une partie du Tibet par la Chine, fut, selon les propos de l'auteur de cette étude, « le détonateur de la révolution et l'élément principal de sa force explosive ».

Pourquoi abandonner maintenant ?

Il est certes inutile de nier que la situation au Tibet est désastreuse, surtout sous l'angle de la question de l'immigration chinoise. Mais de toute évidence, l'argument prétendant empêcher cette immigration au prix de l'abandon de notre lutte pour la liberté et de l'acceptation de la domination chinoise est erroné. Les dirigeants chinois ont-ils seulement suggéré que si nous renoncions à Rangzen, ils stopperaient l'immigration au Tibet ? Bien sûr que non. En fait, si nous abandonnions la lutte de libération, que la situation au Tibet se stabilisait et que la paix s'y installait, il est alors évident que l'immigration chinoise augmenterait. Et si le gouvernement tibétain acceptait la souveraineté chinoise sur le Tibet, l'immigration des Chinois deviendrait alors totalement légitime. Après tout, un citoyen ne devrait-il pas avoir le droit de vivre où bon lui semble dans son propre pays ? La seule façon d'empêcher l'immigration chinoise au Tibet est d'intensifier la lutte pour la libération et de déstabiliser le pays à un point tel qu'aucun Chinois n'ait envie d'y entreprendre des affaires, encore moins d'y fonder un foyer.

Malgré l'importance de l'immigration chinoise au Tibet, nous devons toutefois garder à l'esprit le fait que cette situation n'est pas irréversible. Staline a imposé une immigration russe à grande échelle à de petits pays tels que la Lituanie, la Lettonie et l'Estonie. En 1939, l'ensemble de la population de ces trois Etats s'élevait à environ six millions d'individus, à peu près l'équivalent de celle du Tibet. Staline a également fait exécuter des milliers de natifs de ces pays et fait déporter des centaines de milliers d'autres en Sibérie. A l'époque, on pensait à travers le monde que ces pays étaient rayés de la carte. Au cours des années 50, 60 et 70, bien que leurs représentants officiellement reconnus aient maintenu une présence à Londres et à New York, l'existence même de ces pays semblait être sortie de la mémoire humaine. Même l'écrivain et prix Nobel polonais Czeslan-Milosz, né et éduqué en Lituanie et parlant au nom des peuples baltes, donne dans le dernier chapitre de son livre L'esprit captif la triste et persistante impression que, comparativement aux aztèques anéantis par les conquistadors espagnols, l'histoire de ces anciennes nations baltes était arrivée à son terme.

Mais aujourd'hui, ces petites nations sont libres et les souffrances d'hier se sont évanouies comme autant de mauvais rêves. Et bien qu'on y trouve encore d'importantes populations russes, celles-ci ne représentent plus - comme on l'avait cru primitivement - une menace pour la survie et l'intégrité nationales. Il est essentiel de garder à l'esprit que ces petites nations, qu'on avait cru complètement éradiquées par le totalitarisme soviétique et l'immigration russe, sont désormais des pays libres, arborant leurs anciens drapeaux, parlant leur propre langue et vivant librement.

Le Tibet n'a jamais donné l'impression de disparaître aussi complètement que ces Etats baltes, même pendant les pires moments de l'occupation chinoise. Et aujourd'hui, malgré le cynisme des gouvernements et la priorité accordée aux intérêts commerciaux, le Tibet jouit d'une attention considérable à travers le monde. Certes, ce n'est pas toujours le genre d'attention dont nous souhaiterions bénéficier. Cependant, il existe désormais une prise de conscience mondiale au sujet du Tibet et une préoccupation grandissante de son sort. S'il y   avait eu une période durant laquelle il nous aurait été pardonné d'avoir baissé les bras, cela aurait été au cours des années 60 et 70, quand il semblait ne faire aucun doute que le communisme international et le contrôle de la Chine sur le Tibet dureraient éternellement, in saeculo saeculorum, et que la plupart des intellectuels et des célébrités dans le monde libre semblaient fascinés par la Chine communiste et la pensée de Mao.

De nos jours, il est remarquable de voir l'attention et la sympathie sans précédent dont jouit le Tibet à travers le monde. Même des questions internationales de première importance, telles que l'Irlande du Nord ou la Palestine, ne suscitent pas autant de sympathie ou de curiosité. Aussi est-il très regrettable que cela ne se traduise pas par un soutien politique effectif pour la cause tibétaine. En l'occurrence, il faut que nous, Tibétains, acceptions notre part de responsabilité dans cet état de fait, en ce sens que nous sommes incapables de présenter clairement et résolument nos objectifs politiques au monde. En fait, cette inconsistance a semé la confusion parmi nos partisans et a laissé s'enliser nombre d'activistes favorables à la cause. Pourtant, l'opportunité de transformer cette bonne volonté internationale en faveur du Tibet en un soutien actif de la lutte pour la libération, est bien plus qu'une possibilité. Il ne faut pas beaucoup d'imagination pour voir que nous pourrions nuire aux intérêts commerciaux et diplomatiques chinois à travers le monde par la seule voie d'un activisme non-violent, si nous savions d'abord définir clairement nos objectifs et nous tenir fermement à ces derniers.

Même l'espoir de l'indépendance est vital

Bien sûr, rien ne garantit que nous serons indépendants dans un proche avenir, ou même de notre vivant, bien que d'une certaine façon je sois convaincu que nous le serons. Mais, quoi qu'il en soit, il est évident que maintenir l'objectif de l'indépendance est vital en soi pour son propre accomplissement. N'oublions pas que c'est l'espoir de l'indépendance qui a maintenu notre société forte et unie pendant les difficiles premières années de l'exil. Nombre des problèmes auxquels est confrontée la société tibétaine d'aujourd'hui - les querelles politiques et religieuses, le déclin des règles dans l'éducation scolaire, la commercialisation lamentable et scandaleuse de notre religion, le cynisme des fonctionnaires et la perte de l'intégrité morale et du respect de soi parmi la population - prennent manifestement racine dans l'abandon progressif par nos dirigeants de la lutte pour la libération au cours de ces deux dernières années.

L'espoir de l'indépendance est vital pour les Tibétains restés au Tibet et, malgré les terribles souffrances qu'ils ont endurées, il leur donne le sentiment que leur monde n'a pas complètement disparu. Pour que les Tibétains préservent leur identité, leur culture et leur religion, l'espoir d'un Tibet libre doit toujours être entretenu. Si nous nous résignons à être une partie de la Chine, alors nous perdrons sûrement notre identité. Il se pourrait qu'on nous autorise à rester bouddhistes, mais n'oublions pas qu'il y a bien d'autres bouddhistes en Chine. Nous ne serions alors plus qu'une « église » bouddhiste de plus.

Je connais bien cette vieille phrase tibétaine maintes fois répétée comme quoi « la Chine sera vaincue par sa paranoïa et le Tibet par ses espoirs ». Mais en l'occurrence, je ne suis pas d'accord avec cette sagesse traditionnelle et je préfère partager le point de vue de l'écrivain chinois Lu Xun sur la question de l'espoir. Sa position à ce sujet devrait être quelque chose de rassurant pour les Tibétains, du fait qu'il est un expert des tyrannies chinoises, anciennes et modernes. « L'espoir ne peut être ni prouvé ni réfuté. L'espoir est comme un chemin dans la nature. Initialement, il n'y avait pas de chemin. Et pourtant, alors que des personnes marchent en même temps au même endroit, un chemin apparaît ».

La dimension internationale de Rangzen

Lorsque nous combattons pour la liberté du Tibet, nous combattons en réalité pour la liberté des peuples et des nations opprimés dans le monde entier. Mais avec le « nouvel âge » de la culture tibétaine, et l'amalgame quelque peu artificiel de la question tibétaine avec des préoccupations générales relatives à l'environnement, à la paix mondiale et à la spiritualité, s'est développé le point de vue condescendant que se battre pour la liberté du Tibet est restrictif et même un peu simpliste. Il est évident qu'un tel point de vue n'est pas seulement erroné mais montre combien les gens ont tendance à confondre leur aspiration à défendre une cause avec d'autres besoins, tels que ceux d'être reconnus socialement, de suivre une mode et même dans certains cas de tirer un profit matériel.

Les vrais combats pour la liberté se mènent lors de luttes locales et le plus souvent désespérées, par des gens prêts à renoncer non seulement à leur respectabilité et à leur carrière mais à leur vie même. Les luttes pour la liberté sont par nature dérangeantes. Même dans les plus anodines d'entre elles, il y a un effet de déstabilisation trouvant écho dans l'antique exhortation latine fiat justicia et peret mundi : que justice soit faite, quitte à ce que le monde périsse. Et pourtant, même si elles sont dérangeantes, même si elles sont sources de pertes économiques et de souffrances humaines, les luttes indomptables de Aung San Suu kyi et de Nelson Mandela inspirent les amoureux de la liberté à travers le monde entier, bien plus que les efforts bien intentionnés des diplomates, des carriéristes ou même du Secrétaire général de l'ONU, qui ne visent tout au plus qu'à préserver le statu quo.

Chaque victoire de la liberté sur la tyrannie est un extraordinaire encouragement pour les autres causes. Je suis sûr que les Tibétains n'ont pas oublié combien ils ont été profondément émus et encouragés lorsque le Bengladesh a gagné son indépendance. De la même façon, le succès de la libération du Tibet représenterait une victoire pour les forces démocratiques de Birmanie, pour l'indépendance de Taiwan, pour la liberté des Ouïghours du Turkestan oriental et le peuple de Mongolie méridionale.

Après que l'Inde eut gagné l'indépendance, toute une succession de pays africains et asiatiques se libérèrent de leurs maîtres coloniaux européens. Dans les années 90, avec la chute du mur de Berlin, de nouveaux pays furent libérés, cette fois du joug soviétique. L'indépendance du Tibet pourrait fort bien précipiter, ou tout au moins annoncer une ère nouvelle de liberté, non seulement pour les voisins tels que la Birmanie, le Turkestan oriental et la Mongolie du Sud, mais aussi pour la Chine elle-même.

Ce qu'il faut faire

Il est vital que nous n'abandonnions pas la lutte pour Rangzen. Au contraire, nous devons complètement la repenser et la raviver. En fait, elle doit être transformée à l'intérieur d'un mouvement révolutionnaire majeur à travers le monde. Pour que cela arrive, certains changements fondamentaux doivent se produire, non seulement dans la structure du mouvement de libération à l'intérieur de la société tibétaine, mais aussi dans la pensée et l'attitude individuelle de chaque Tibétain. Il n'y a rien d'original dans les huit points énoncés ci-dessous. Ils ont été proposés et discutés maintes fois par des Tibétains censés et concernés. Ce qui doit être compris, c'est qu'à moins de parvenir à amener ces changements, ou tout au moins de commencer un processus de réforme, Rangzen risquerait de devenir impossible à atteindre. Même si par un extraordinaire accident de l'histoire, notre pays nous était rendu demain, probablement le perdrions-nous le jour d'après si nous continuons à agir comme nous le faisons. Ce qu'il faut, ce n'est pas seulement une réforme politique, mais l'avènement d'une transformation majeure de l'état d'esprit défaitiste qui domine notre peuple aujourd'hui.

1. Confrontation active avec la tyrannie chinoise

La lutte pour la liberté du Tibet doit constamment chercher des moyens efficaces pour défier la tyrannie chinoise à l'intérieur même du Tibet et de par le monde, même si cela doit entraîner des représailles de la part des Chinois. La défense de la cause ne doit pas devenir l'objet d'une bureaucratie où les activités de déplacement routinières procureraient aux participants l'illusion de faire quelque chose, ou bien où les « experts » chercheraient des moyens toujours plus ingénieux pour représenter l'abjecte reddition vis-à-vis de la Chine comme un stratagème diplomatique. La lutte pour Rangzen est une cause révolutionnaire. Elle doit être une cause pour les gens courageux, dévoués et prêts à faire des sacrifices. Elle ne doit pas être une simple manoeuvre électorale pour les politiciens tibétains, ni une opportunité pour ceux qui cherchent à obtenir des bourses d'étude ou des sinécures, ni une opportunité pour faire carrière ou pour faire des affaires, ni une opportunité pour émigrer aux Etats-Unis, ni une opportunité pour ceux qui désirent fréquenter les célébrités du show-biz, les gens riches ou de grande notoriété.

Aussi loin que la lutte a commencé à l'intérieur du Tibet, elle n'a reçu que peu de soutien extérieur, sinon un soutien moral. Même à ce niveau, notre contribution a été en définitive mitigée. Par exemple, la baisse actuelle de l'activisme au Tibet, même si elle découle de l'ampleur des moyens d'oppression chinois, provient aussi de nos déclarations erronées au sujet d'un dialogue imminent avec la Chine et de l'appel du gouvernement tibétain en exil à cesser immédiatement toute activité nuisible à l'économie chinoise et à privilégier un « engagement constructif » avec Pékin.

Nous devons aujourd'hui réajuster l'objectif de Rangzen grâce à une campagne de promotion à l'intérieur du Tibet. Nous devons procurer suffisamment de fonds, d'équipement et d'entraînement aux groupes et aux individus à l'intérieur du Tibet, mais aussi nous assurer que leurs proches, et ceux qui auront été tués ou bien emprisonnés lors de ces actions, seront justement considérés. La lutte à l'intérieur du Tibet peut être grandement revitalisée si nous, de l'extérieur, manifestons plus que de la sympathie et si nous rejoignons ceux de l'intérieur avec de l'argent, des idées et des technologies nouvelles. Bien sûr, cela sera difficile, douloureux et dangereux. Mais ce sont les conditions fondamentales d'une lutte authentique pour la liberté. Tout ce qui relève de la naissance et de la création est nécessairement traumatisant. Une femme endure beaucoup plus pour enfanter. Aussi devons-nous nous préparer à endurer plus encore pour faire naître une nouvelle ère de liberté et de bonheur pour notre vieille nation.

A l'échelon international, nous devons mener une campagne économique implacable contre la Chine. A ceux qui protestent que nous ne parviendrons jamais à obtenir des sanctions économiques totales, comme celles qui ont été appliquées en Afrique du Sud, il convient de montrer que, sans céder à un tel pessimisme, avec un ralentissement de la croissance économique chinoise chaque année, il ne serait probablement pas nécessaire d'aller aussi loin. Peut-être qu'une baisse de 5% ou même de 3% des statistiques commerciales chinoises serait à même de faire pencher la balance. Très certainement, avec tous les groupes de soutien, les centres du dharma, les célébrités et l'ensemble de nos amis à travers le monde, nous pourrions parvenir au moins à cela. Le climat est véritablement propice pour ce genre de campagne en raison du désenchantement international croissant dans le commerce avec la Chine. Aux Etats-Unis, les révélations sur l'espionnage industriel et militaire et le déficit commercial croissant avec la Chine ont créé un contexte nouveau et positif, favorable à un tel activisme.

2. Les actions et les sacrifices de patriotes doivent être convenablement reconnus

L'histoire de la lutte du peuple tibétain contre la tyrannie chinoise ne manque pas d'hommes et de femmes héroïques qui ont mis les besoins de leur pays et du peuple au-dessus de leur propre vie. Pourtant, la société a grandement et honteusement manqué à les récompenser, ou du moins à reconnaître leur sacrifice et leurs actions. Notre gouvernement a honoré les combattants   tibétains qui sont morts dans les guerres d'autres peuples. Mais aucune médaille n'a été attribuée aux centaines de soldats, partisans, activistes et agents secrets qui, d'une façon ou d'une autre, ont abandonné confort, famille, sécurité et même leur vie, pour l'indépendance du Tibet. Et bien peu de reconnaissance pour leurs actes de dévouement leur a été témoignée. En fait, les vétérans de la force de guérilla au Mustang vivent aujourd'hui dans des conditions misérables au fin fond de deux camps de réfugiés au Népal qui comptent probablement parmi les plus pauvres de la communauté en exil.

Alors que nos manuels scolaires sont remplis de la vie de saints et d'importants lamas, aucune mention n'est faite à nos héros et à nos patriotes. Cette censure par omission de notre histoire récente a engendré l'impression dans notre société que les Tibétains manquaient de patriotisme, alors que c'est faux bien sûr. Il est important de créer non seulement un système mais aussi un état d'esprit où le courage, la sincérité, l'amour du pays seront reconnus et récompensés, et où l'hypocrisie, la flagornerie et le profit personnel sont rejetés.

3. La démocratie doit être un fondement de la lutte pour la liberté

C'est seulement dans une société tibétaine véritablement démocratique que la créativité, la libre-pensée et une nouvelle direction - qui fait désespérément défaut dans la lutte pour la liberté - pourront émerger, mais aussi être valorisées et rendues efficaces. De plus, seule la démocratie peut permettre une transparence suffisante dans le fonctionnement du gouvernement et l'exercice d'une responsabilité authentique. Et c'est donc probablement la seule façon de permettre aux vrais sentiments du peuple tibétain pour Rangzen d'être pleinement représentés.

Pour le peuple opprimé du Tibet, la démocratie ne représente pas seulement un but pour une éventuelle émancipation de la tyrannie chinoise, mais aussi le meilleur espoir de pouvoir choisir un gouvernement authentique et juste, conforme à ses choix. En tant que telle, la promesse d'une véritable démocratie au Tibet entraînera un rejet de la propagande chinoise qui prétend que l'indépendance signifierait un retour au féodalisme théocratique. Pour cette raison, la démocratie devient une arme convaincante pour la cause, et son développement effectif dans notre société exilée la condition nécessaire pour la crédibilité de la lutte pour la liberté. Malgré un modeste début de développement démocratique en exil, beaucoup reste encore à faire.

4. L'esprit de « quête de la charité » doit être éliminé

Même si nous avons certainement besoin de l'aide et du soutien de différents pays comme de personnes privées, nous ne devons pas attendre de l'un ou de l'autre qu'ils deviennent nos protecteurs. Il ne s'agit pas de refuser cette aide, mais de faire la distinction entre une aide nécessaire et une dépendance pathétique. En outre, chaque pays a ses propres priorités qui peuvent se révéler en contradiction ou simplement ne pas être en accord avec les nôtres. Ce pays peut tout aussi bien être hostile à notre cause.

La récente capitulation de nos institutions face au patronage financier taiwanais en est un bon exemple. Depuis 1959, le gouvernement tibétain condamne avec justesse tout Tibétain qui accepte de l'argent de Taiwan - depuis que Taiwan s'est révélé hostile et a déclaré que le Tibet faisait partie de la Chine. Pendant des années, ce problème a été la cause des plus intenses et des plus violents conflits, parfois même mortels, entre réfugiés tibétains. Pourtant, non seulement Taiwan n'a pas modifié sa position sur la question de la souveraineté tibétaine, mais a de fait gravement nui à la lutte pour l'indépendance par la subversion financière d'officiels tibétains et de lamas de haut rang. Et, par une étonnante volte-face, le gouvernement tibétain se montre à présent le bénéficiaire enthousiaste de donations en provenance de Taiwan. Tous ceux des loyaux réfugiés tibétains, principalement les plus pauvres, qui ont repoussé fermement les flatteries des agents taiwanais, se trouvent désormais moqués et traités de fous inconséquents par les moins scrupuleux de nos ressortissants qui, non contents d'être devenus riches, ne se privent pas de se venger allègrement.

Nombre de Tibétains en exil, particulièrement dans le clergé, ont instauré une façon de vivre qui consiste à dépendre de parrains extérieurs, même si ces derniers ne portent pas forcément la défense de nos intérêts dans leur coeur. Il ne serait pas juste de ne citer ici que Taiwan, car certaines personnes ou certaines organisations occidentales, en dépit de leur admiration déclarée envers le Dalaï-Lama et de leur inquiétude pour le sort du Tibet, ont clairement travaillé à promouvoir les intérêts chinois. Nos réflexes ruineux et dégradants de chercher de l'aide proviennent de la vieille habitude de nos dirigeants tibétains successifs de solliciter la puissance mongole et de dépendre de son soutien, puis, plus tard, de faire de même avec les maîtres manchous de la Chine. Ce lien de dépendance a été commodément baptisé « choë yon » ou relation « prêtre-protecteur », et a sans aucun doute été l'une des causes majeures de la chute du Tibet.

5. La société tibétaine doit devenir dynamique et progressivement évoluer

Nous devons admettre que, même aujourd'hui, notre société demeure essentiellement médiévale. Peu de choses ont changé à l'intérieur comme à l'extérieur du Tibet dans notre manière de voir et dans nos croyances. Ceci n'est certainement pas pour disputer du bouddhisme, qui allie la pensée scientifique et philosophique la plus profonde aux croyances traditionnelles les plus humbles, mais plutôt pour souligner à quel point les Tibétains sont agrippés à des traditions et des superstitions qui ne sont pas seulement rétrogrades et nocives, mais surtout contraires aux enseignements du Bouddha. En plaidant pour le progrès, je n'ignore ni les fléaux actuels des sociétés dites développées, ni leur adhésion inconditionnelle à la loi capitaliste du marché comme à la technologie effrénée. Mais, tout en essayant de réussir à juste titre un développement économique - au profit de la lutte pour la liberté mais aussi pour la survie même de chaque Tibétain - nous devons nous ouvrir au monde et modifier notre perception de la nature, de l'histoire et de la société humaine au sens large. Tous les instruments utiles à notre lutte pour la liberté et notre survie nous seront refusés aussi longtemps que nous nous complairons dans le passé. Nous devons entreprendre consciemment une modernisation de notre société sur le modèle de la restauration de Meiji au Japon ou de la renaissance du Bengale.

Ce n'est pas comme si nous manquions complètement de ressources. Il existe des universitaires tibétains accomplis, des historiens, des penseurs, des écrivains, des médecins et même quelques scientifiques pour commencer à conduire notre peuple vers un avenir libéral et dynamique. Mais pour le moment, peu, sinon aucun de ces intellectuels n'est encore capable de jouer un rôle déterminant dans notre société, laquelle semble toujours vouloir s'accrocher au fondamentalisme religieux et aux plus obscures politiques régionales.

6. La politique tibétaine doit être laïcisée

Bien que le Tibet restera toujours une nation bouddhiste avec le Dalaï-Lama comme chef d'Etat, notre système politique doit se laïciser. L'incapacité du Tibet par le passé à évoluer ou à se défendre lui-même fut, à la base, la conséquence d'un pouvoir politique détenu par les monastères, qui se sont constamment efforcés d'empêcher la création d'une véritable armée tibétaine et se sont opposés à la modernisation de notre société. Le bouddhisme doit bien sûr demeurer notre religion nationale et ses institutions doivent être soutenues et protégées par l'Etat. Mais l'Etat a le devoir de veiller à ce que le rôle de telles institutions relève essentiellement du domaine spirituel et non du domaine politique ou commercial. L'Etat doit aussi surveiller que ces institutions ne prennent pas trop d'importance. Le nombre de moines et de nonnes en exil est alarmant, et certainement plus important, d'un point de vue proportionnel, que dans l'ancien Tibet. Leur nombre augmente non pas parce que les Tibétains sont devenus plus spirituels, mais parce que le buisines est devenu très profitable, et pas uniquement pour recevoir des parrainages étrangers mais aussi pour obtenir des visas vers les Etats-Unis.

La fonction du gouvernement doit effectivement être laïque et se consacrer exclusivement aux domaines de la défense et de la souveraineté nationale, avec comme priorités la sécurité et le bien-être du peuple. En outre, la consultation d'oracles ou la pratique de divination au moment de la composition du gouvernement doit complètement cesser. Il ne s'agit pas de condamner de telles traditions, mais de les resituer à leur propre place dans le domaine des croyances individuelles et des pratiques spirituelles, lesquelles doivent être protégées par la loi. En fait, la laïcisation de nos politiques garantira que le futur Tibet restera une véritable nation bouddhiste, où les classes religieuses et leurs institutions se dirigeront elles-mêmes comme le Bouddha s'est dirigé lui-même, et non comme une entreprise commerciale ou un parti fondamentaliste.

Actuellement, il existe une contradiction déconcertante dans la position du gouvernement tibétain en exil. D'un côté, il se fait l'avocat de la laïcisation. Et de l'autre, il politise la religion en en faisant une base électorale. En fait, lors   de la grande réunion générale convoquée cette année par le gouvernement tibétain, un grand nombre de participants ont vigoureusement condamné le système qui autorise les moines et les nonnes à bénéficier de deux voix - une voix à l'échelon régional et une autre à l'échelon cultuel - alors que toutes les autres personnes n'en ont droit qu'à une.

7. La politique nationale doit être réaliste

Il va sans dire que dans la poursuite de ses intérêts nationaux, un Etat emploie de multiples moyens tels que la diplomatie, les échanges culturels et commerciaux, l'aide étrangère et la guerre. Même si certaines méthodes nous sont pour l'instant interdites, ce serait une grave erreur de les écarter totalement, tout particulièrement le recours légitime à la force. En tant que bouddhistes, nous, Tibétains, devons renoncer à la violence sauf s'il s'agit d'en user en tant qu'instrument de défense nationale ou pour garantir la survie du peuple tibétain. Le bouddhisme n'interdit pas la violence dans le cas de la défense de son propre pays, comme l'illustre cette histoire :

Un général se rendit un jour auprès du Bouddha et lui posa la question suivante. « En tant que soldat, c'est mon devoir de veiller à ce que les lois de mon souverain   soient respectées. Mais c'est aussi mon devoir d'engager une guerre si c'est la volonté de mon roi. Ô vous, Tathagâta, m'interdiriez-vous de punir ceux qui se rendent coupables de violer les lois ? Ne m'autoriseriez-vous pas à défendre l'honneur et l'existence de ceux qui me sont chers et proches ? Pensez-vous, Ô Tathagâta, que même une guerre pour une juste cause doit être condamnée ? ». Le Bouddha répondit : « Oui, le strict point de vue du Tathagâtha est qu'une guerre poussant des frères humains à s'entretuer est déplorable. Mais le Tathagâtha soutient totalement une guerre pour une cause juste, si tel est le dernier recours ».

Même dans la charte des Nations unies, un pays a le droit souverain d'user de la guerre pour se défendre. Le Grand treizième Dalaï-Lama, dans la conclusion de son testament politique, nous laissa en son temps le conseil de faire le nécessaire pour défendre la souveraineté du Tibet contre toute éventuelle agression chinoise. « Nous devons faire tous les efforts possibles pour nous protéger nous-mêmes de ce danger imminent. Faisons usage de méthodes pacifiques lorsque celles-ci sont dues ; mais, dans le cas contraire, n'hésitons pas à recourir à des moyens plus énergiques ». Même le Mahatma Gandhi se prononça très clairement sur cette question lorsque les soldats pakistanais envahirent le Cachemire en 1947 : « Toute injustice dans notre pays, toute intrusion sur notre territoire devraient être défendues par la violence, à défaut de la non-violence ».

8. La souveraineté tibétaine est sacrée, irrévocable et suprême

La liberté du Tibet n'est pas une monnaie d'échange, un expédient ou une stratégie. C'est notre but sacré. Trop souvent au cours de notre histoire, nous avons échangé nos intérêts fondamentaux à long terme contre des intérêts à court terme. Par exemple, lorsqu'en 1946 le gouvernement tibétain a détaché une mission de bons offices à Nanjing, la Grande-Bretagne a été informée qu'il s'agissait avant tout pour cette mission de féliciter la Chine et les Alliés pour leur victoire contre le Japon. Mais ce que les Tibétains se sont gardés de dire, c'est qu'en fait ils entendaient répondre à l'invitation de participer à l'assemblée générale du Kuomintang. Ce geste, à l'évidence préjudiciable à la cause de l'indépendance, a vraisemblablement été entrepris afin de tenter de résoudre un problème frontalier ou, comme je l'ai lu quelque part, favoriser les intérêts tibétains. Les Britanniques, bien sûr, virent clair dans notre stratagème enfantin et furent contrariés. Ce qui a probablement érodé le peu de confiance qu'ils avaient peut-être encore jusque-là dans la capacité des Tibétains à conserver leur indépendance.

Nous avons également par le passé sapé nous-mêmes nos propres positions par notre incapacité à rester fermes dans les situations difficiles. L'accord en dix-sept points en est le meilleur exemple. L'histoire officielle prétend que nous n'avions pas d'autres choix que de nous soumettre à l'accord imposé par la Chine. Mais ce n'est pas tout à fait exact. En 1951, les Américains ont adressé un télégramme au Dalaï-Lama, à Dromé, lui proposant non pas un simple asile politique, mais la reconnaissance de l'indépendance du Tibet s'il renonçait à l'accord en 17 points. Nous devons nous souvenir que la guerre de Corée a débuté en juin l'année précédente et que, au moment où cette proposition fut faite, les troupes chinoises repoussaient le 8e corps d'armée américain vers le nord et commençaient la seconde phase de leur offensive de printemps. Il était difficile d'imaginer meilleure occasion de bénéficier de l'aide américaine pour contrer la Chine.

Il y a eu d'autres exemples dans notre histoire où nous avons eu l'occasion de faire avancer la lutte pour la liberté et, au lieu de cela, nous avons choisi la solution immédiate de facilité - et immédiatement fatale - en poursuivant notre relation avec la Chine. En fait, une telle attitude a été institutionnalisée par l'administration tibétaine en exil, et il existe une tendance pathétique et naïve à présenter cet auto-défaitisme comme habile et réaliste. Un bon exemple est la manière actuelle de procéder préconisée par la bureaucratie : que nous négocions l'autonomie avec les Chinois et, si nous y parvenions et que nous retournions au Tibet, que nous agissions en faveur de l'indépendance. Quelle que soit l'antipathie que nous éprouvons pour les Chinois, il est dangereux et insensé de penser qu'ils puissent se laisser prendre à cette ruse enfantine.

La première étape

La nécessité absolue aujourd'hui pour les Tibétains est de ne pas transiger avec leurs principes sur la question de l'indépendance, même face aux obstacles et à la persécution. Avant toute discussion effective sur la stratégie ou l'organisation du combat pour la liberté, il est absolument nécessaire que les personnes ou les associations qui chérissent la liberté et l'indépendance du Tibet déclarent ouvertement et sans équivoque leur dévouement à cette cause. Il n'est pas suffisant de croire dans son coeur en l'indépendance si l'on n'a pas le courage de déclarer sa conviction ouvertement. Il faut faire bien sûr une exception pour les Tibétains qui vivent dans la clandestinité et doivent se protéger des informateurs et du Bureau de la sécurité publique chinois. Et pourtant, beaucoup se sont déjà courageusement prononcés en faveur de Rangzen, et en ont payé le prix. Qu'est-ce qui empêche ceux d'entre nous vivant en liberté de déclarer leur conviction et leur engagement pour l'indépendance ?

Même si elle peut paraître sans grande conséquence, cette simple première étape est absolument nécessaire pour faire cesser toute confusion et créer le contexte positif et dynamique propice à l'étape suivante de la lutte. Entrons dans un nouveau millénaire débarrassés de notre cynisme, de nous doutes et de nos peurs. Et commençons un âge nouveau et héroïque de notre histoire, en étant inspirés par un engagement renouvelé en faveur de la lutte juste et incontestable des peuples opprimés à travers le monde.

J.N.